Essayer De Ne Pas Rire Et Sourire Dany

HD. Ce film est un retour aux Ch'tis, mais l'action se déroule principalement à Paris...

Dany Boon. Je puise mes histoiresdans le contraste entre ma vie de gosse, dans une famille très modeste, et ma réussite. J'ai toujours assumé ma famille, mon enfance et ma mixité. Mon père était kabyle. « Bienvenue chez les Ch'tis » était une manière de dire merci à la région pour l'accueil et la fraternité dont mon père a bénéficié en y arrivant de Kabylie. « La Ch'tite Famille » parle plus du contraste entre les deux mondes.

HD. Il questionne la honte de classe...

D. B. Quand j'étais gosse, j'ai eu honte parce qu'on se moquait de moi. Mes grands-parents ont retiré ma mère de l'école à 14 ans pour qu'elle travaille dans leur stationservice. Ce n'est pas un hasard si, dans le film, Pierre Richard a un garage. Mes parents ont eu trois enfants. Ils ont acheté une petite maison de coron qu'ils ont mis leur vie à payer. Ils galéraient. Ma mère s'est formée à la dactylo par correspondance, mais elle n'a pas trouvé de boulot. Du coup, elle est devenue femme de ménage. À l'école, ça allait encore de dire que mon père était chauffeur routier, mais on se moquait de moi avec une mère femme de ménage. Les enfants sont très cruels. Une fois, sur la fiche, j'ai écrit « maîtresse de maison » pour qu'on ne se moque pas de moi. Le prof m'a dit : « Hamidou (vrai nom de Dany Boon ­ NDLR), c'est quoi, cette profession de maîtresse de maison ? » J'ai bafouillé un truc et il m'a dit : « Femme de ménage, quoi ! » « Oui, c'est ça, Monsieur. » J'ai eu honte. J'avais aussi un très fort accent ch'ti. À l'époque, c'était les prolos qui parlaient comme « cho ».

Après, j'ai fait du dessin, et je suis sorti avec la fille de mon prof qui était aussi artiste. Je me suis retrouvé dans des dîners très intellos, où ils parlaient d'art et disaient : « Les enfants de prolos réussissent moins bien que les autres parce qu'ils sont moins éveillés à la culture. » J'ai grandi à une époque où on se disait quevalérie c'était possible. On avait un accès gratuit à la culture. J'étais inscrit à une bibliothèque, j'allais faire de la natation et du foot aux Sports ouvriers armentiérois. La musique était aussi gratuite. La mairie prenait en charge ces frais pour les enfants d'ouvriers. Quand j'ai commencé à avoir du succès et à gagner de l'argent, la honte était dans l'autre sens. J'avais du mal à accepter de gagner plus que mes parents.

HD. Et maintenant, ça va mieux ?

D. B. Depuis que je n'ai plus de soucis matériels, je peux me consacrer totalement à mon art. J'ai toujours été ravi de payer des impôts. Et où que je sois, j'ai toujours payé 50 % d'impôts. « Les Ch'tis » ont rapporté beaucoup d'argent. Mon expert-comptable m'a dit : « Il faut monter une société au Luxembourg ou ailleurs pour éviter de payer des impôts. » J'ai changé d'expert-comptable. J'ai eu pour la première fois de ma vie une feuille d'impôts de deux chiffres en millions. J'ai toujours pensé qu'il fallait partager.

HD. Pourquoi travaillez-vous avec des acteurs avec lesquels vous avez déjà collaboré ?

D. B. C'est ma famille de cinéma. Ce sont des acteurs pour qui j'ai beaucoup d'admiration. Avec Valérie Bonneton, nous avions tourné ensemble dans « le Volcan » et fait des sketchs en ch'ti pour la télé. Elle invente tout le temps. Sa drôlerie lui échappe. Line Renaud est un soleil. Il n'y a qu'elle pour jouer ma mère.

« La notoriété, je la vis bien. Mon but reste d'émouvoir. Aujourd'hui, je réussis même à faire rire les Parisiens. »

HD. Pourquoi ?

D. B. Elle ressemble beaucoup à lamienne. C'est une femme du Nord, avec le même genre de caractère et de franchise. Elles sont d'ailleurs amies. Si j'oublie de rappeler ma mère, elle téléphone à Line, qui me dit de l'appeler. Line est une mère artistique. Elle a une carrière incroyable, mais elle est très abordable. Elle aime les gens, le partage, l'échange. Elle a encore le trac. J'aime beaucoup le travail d'acteur de Guy Lecluyse dans les films d'Olivier Marchal. Il a une palette très large et il fait une belle carrière, en venant de la télé. J'aime ces personnalités, ces gens qui ont envie de partager quelque chose.

HD. Pierre Richard joue votre père...

D. B. Je suis fan de Pierre Richard depuis l'enfance et, aujourd'hui, je montre ses films à mes enfants. Il était prévu au début et à la fin de l'histoire, mais quand il a accepté le rôle, j'ai rajouté des petites scénettes très « Pierre Richardesques ». À la fin du tournage, il m'a fait un très beau compliment : « Je n'ai pas fait ça depuis tant d'années. Tu m'as redonné mes 30 ans. »

HD. Vous vous moquez de l'art contemporain de manière caricaturale...

D. B. Dans la comédie, on poussela caricature pour faire rire. La frontière est entre le partage de son savoir et l'étalement de sa science. On devient snob à ce moment-là. On a toujours l'air plus intelligent de ne pas aimer une oeuvre que d'en dire du bien, idem pour un artiste ou un spectacle.

Le rire par la « rachine »

HD. Que vous inspirent les critiques ?

D. B. J'ai moins besoin d'être aiméde tout le monde. J'ai démarré ce métier avec deux fondamentaux. Il fallait que je fasse rire ma mère, qui n'allait pas bien. Je voulais aussi essayer de comprendre pourquoi mes grands-parents ne voulaient pas me voir, pourquoi une partie de ma famille nous rejetait de manière assez dure et violente. Quand on fait rire quelqu'un qui ne nous aime pas, on le rend inoffensif et on le fait nous aimer. J'étais très heureux de ma première nomination aux molières. Moi qui, gosse, ai eu des problèmes de rejet, je suis accueilli dans la famille du Théâtre. À l'époque, les nominés jouaient un sketch sur scène. Les gens du Théâtre avec un grand T m'ont snobé. Je revivais ce rejet.

Avec les critiques, c'était un peu pareil. À mes débuts au Lucernaire ou au Café de la Gare, j'en ai eu de très bonnes de Jean-Luc Jeener du « Figaroscope » ou d'Anne-Marie Paquotte de « Télérama ». Elle avait écrit que j'étais le fils de Zouk et de Raymond Devos. Quand j'ai commencé à avoir beaucoup de succès, les mêmes m'ont dégommé avec le même spectacle. Je voyais souvent Anne-Marie Paquotte, à qui je disais : « Je ne comprends pas, tu me dégommes avec le spectacle de l'Olympia qui est le même que celui du Lucernaire, que tu avais encensé. » « Tu as vendu ton âme au diable ! » me disait-elle.

Au départ, les mauvaises critiques étaient douloureuses. Maintenant, ça me fait rire. « Les Inrockuptibles » ont quand même écrit de « Bienvenue chez les Ch'tis » : « Pourquoi parler d'un film qui n'en est pas un ? » Au début de ma carrière, ça m'aurait brisé. Aujourd'hui, je n'ai pas envie d'être aimé de tous.

HD. Comment vivez-vous votre célébrité ?

D. B. Très bien. Je réussis même à faire rire les Parisiens. J'ai toujours conscience que j'ai ce succès grâce au public et aux gens. Je me dois donc d'être disponible. Après, j'essaie de protéger mes enfants. Ce n'est pas un hasard si on est à Los Angeles. Les choses ont beaucoup changé après « Bienvenue chez les Ch'tis ». D'un seul coup, au lieu de mettre cinq minutes pour aller à la boulangerie ou à la pharmacie ­ puisque je suis hypocondriaque­, je mettais une demi-heure ou trois quarts d'heure. Les gens m'arrêtaient, me parlaient, prenaient un selfie, demandaient un autographe. Quand je suis avec mes enfants, c'est compliqué. Les gens demandent à faire une photo avec moi. J'accepte. Là, mes enfants veulent être dessus. Je refuse. Mes enfants me disent : « Je ne suis pas assez bien pour être sur la photo ? » « Si, mais c'est pour te protéger. » « Me protéger de quoi ? Je veux être sur la photo avec mon papa. » Avec des copains, mon fils aîné, qui avait alors 11 ans, a fait des doigts au personnel de son collège. Il a été convoqué en conseil de discipline, ce qui est normal. Je rencontre la prof principale pour parler de ce problème. Elle a un grand sourire. « Vous êtes évidemment fâchée. Ce qu'a fait mon fils est honteux. » « Ben non, ce n'est pas grave. Tel père, tel fils, il a fait ça pour blaguer... Oh la la, je suis tellement contente de vous rencontrer. » « Mais vous êtes quand même très fâchée contre mon enfant qui s'est très mal comporté avec le personnel ? » « Mais non. » C'était terrible. Je quitte l'école avec mon fils hilare. La sonnerie retentit et tous les gamins se jettent sur moi. Dans ces moments, c'est compliqué, même si après, on en rigole. La notoriété est un truc éphémère et abstrait. C'est parce que je n'ai pas cherché à l'être que je suis devenu connu. Le but est de partager, de faire rire, d'émouvoir et de vivre bien l'instant présent, sans avoir de plan de carrière particulier.

Avec plus de 12 millions de spectateurs en trois semaines d'exploitation, Bien­venue chez les Ch'tis! cartonne. La Consolante, dernier roman d'Anna Gavalda devrait pulvériser les records, comme  Ensemble, c'est tout , son précédent livre adapté au cinéma par Claude Berri. L'Élégance du hérisson , second livre de Muriel Barbery, a été un succès aussi important qu'inattendu. Enfin veuve,  d'Isabelle Mergault, a drainé quelque deux millions de spectateurs, malgré de mauvaises critiques. Comme, il y a quelques années, Les Enfants du marais , Amélie Poulain  ou Les Choristes qui ont, eux aussi, explosé le box-office contre toute attente. Tous ont rencontré le succès malgré des budgets raisonnables, des campagnes de promotion discrètes, et des acteurs qui ne sont pas «bankables» et ne demandent pas des millions d'euros à chacune de leurs apparitions.

Qu'ont en commun ces succès populaires ? Ces livres et ces films, qui attirent les foules mais dépriment les élites, sont plébiscités par les Français mais révulsent les intellectuels qui, au mieux, affichent une moue dédaigneuse, et, au pire déballent de grands mots, jettent des concepts qui claquent et qui fâchent. Comme si populaire devait obligatoirement rimer avec populisme ou simplisme. Nostalgie avec pétainisme. «C'est Rabelais contre Duras, Maxence Van der Meersch contre Houellebecq, Raffarin contre Malraux», écrit, caustique, Jean-Marie Rouart dans Paris Match.

Pour Rouart et d'autres, un film comme Bienvenue chez les Ch'tis ! même s'il a été plus épargné que d'autres du même genre par les tenants du politiquement correct (même Le Monde a parlé d'une « comédie sympathique » et Les Inrocks ont jugé que «chez Boon, le cliché est un point de départ vers une loufoquerie louable, et non une prison qui enserre les personnages dans un idéal passéiste») est, d'une certaine manière, réactionnaire. Régionaliste. Il refuserait en effet l'évolution du monde et véhiculerait l'image étriquée d'une France provinciale et immuable, symbolisée par la représentation gentillette et proprette du village de Bergues où rien ou presque ne semble avoir changé depuis les années 1950.

Les «vraies valeurs»

C'est vrai, le monde de Boon est un monde « merveilleux » sans délinquance, sans sexe et sans violence. On y cultive les «vraies valeurs»: l'amitié, l'amour, la tendresse rude des corons. C'est vrai aussi, les personnages du film auraient pu jouer dans la série des Gendarmes de Louis de Funès, tant ils campent des stéréotypes que l'on avait oubliés : le postier, le restaurateur, la mère courage, dont la dureté apparente cache un grand cœur… Dans ce monde-là, on n'est pas encore à l'heure de l'informatisation, de l'uniformisation. Les blondes ne sont pas peroxydées et n'ont pas des lèvres de mérou. La mondialisation est tenue à distance. Presque gommée, inexistante. C'est la baraque à frites, les fricadelles contre McDo. La France profonde contre la France bling-bling.

Sans méchanceté

En réalité, si Bienvenue chez les Ch'tis!, élevé au rang de phénomène de société, marche sur les traces de La Grande Vadrouille (record historique du cinéma français avec 17 millions d'entrées), c'est avant tout parce que ce film déclenche un rire bon enfant. Sans méchanceté. Et met en scène de «vraies gens», des Français moyens. Sans histoires. Bienvenue chez les Ch'tis! est devenu un véritable « phénomène de société qui correspond à son réalisateur Dany Boon, un type simple», analyse Henri Demoulin, directeur de la distribution nord chez Pathé.

Dany Boon comme Isabelle Mergault ou Gérard Jugnot (qui campait le gentil pion dans Les Choristes  ou le gentil résistant dans Monsieur Batignole ) consacrent la victoire des antihéros au cinéma comme Anna Gavalda ou Muriel Barbery en littérature. Ce sont des auteurs, acteurs ou cinéastes qui ne se la jouent pas et mettent en scène des personnages positifs, touchants auxquels on peut s'identifier sans peine. C'est la revanche des petits sur les gros. L'éternité des petites choses, chères à Philippe Delerm, et l'authenticité des «petites gens» contre la vanité des apparences et l'enflure des puissants. Dans L'Élégance du hérisson , Renée, concierge érudite qui est en réalité «plus lettrée que tous les riches suffisants» de son immeuble bourgeois du VII e arrondissement de Paris, attire la sympathie. Les personnages un peu paumés d' Ensemble c'est tout  ont les difficultés de « M. et Mme  Tout-le-Monde » : la solitude, le chômage, des problèmes de logement. Philippe Delerm, auteur de La Première Gorgée de bière, a décrypté récemment le « phénomène Gavalda » (nos éditions du 13 mars 2008) . «C'est ­drôle, c'est triste, ça foisonne », Gavalda a «des petites remarques justissimes sur le quotidien» et sait «installer au cœur de son roman des personnages généreux, chauds, riches en humanité».

«On se reconnaît dans les personnages» , confessent souvent, plus prosaïquement, les fans pour expliquer leur pench ant. Tout est dit. En 1968, on était tous des Juifs allemands. En 2008, on est tous des Ch'tis. Recul identitaire ou repli frileux vers des figures rassurantes dans un monde tourmenté?

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