Essay Lamitie De Gregoire Dune

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STALKER - Dissection du cadavre de la littérature

Stalker est le blog érudit et polémique de Juan Asensio consacré à la littérature, la critique littéraire, la philosophie et la politique. Bien-pensants s'abstenir, ce blog peut nuire à votre santé.

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28/01/2005

L'Aventure dans le plat pays de Flatland


«Lait noir de l'aube nous le buvons le soir
le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons dans le ciel une tombe où l'on n'est pas serré.»
Paul Celan, Fugue de mort


La polémique déclenchée jadis par les propos d'Hannah Arendt sur la banalité du Mal, celle, inepte et bien évidemment journalistique, ayant lamentablement accueilli la récente adaptation cinématographique des dernières heures d'Hitler reçoivent pourtant, chaque minute, une confirmation par l'évidence qu'il ne nous appartient même plus de contester. Enfer moderne, donc plat et refusant la moindre transcendance, fût-elle négative, enfer ridicule, ouinien, banalisé à l'extrême, sponsorisé même, mais oui, par la plus crasse vulgarité commerçante. De combien de gosses cet ogre s'est-il repu ? Il continuera à dévorer, n'en doutons pas car le Moloch est insatiable. La gamine qui sur ce blog (depuis fermé), exprimait sa douleur dans un langage à peine articulé se serait, selon Le Monde, jetée du haut d'une falaise avec une amie. Au rebours du misérable discours psycho-sociologique qui légitime aujourd'hui n'importe quelle révolte, y compris les moins admissibles, je me demande pourtant si ce n'est pas, finalement, l'incapacité de trouver un langage autre qu'estropié, pitoyable mais fun, défait pour dire le Mal et le désespoir, qui accélère la chute de ces pauvres dans l'abîme incolore. Attendons aussi, car il faut toujours que le sordide paraphe l'abject, attendons le message suintant de fausse tristesse et de componction miséreuse que ne manqueront pas de rédiger les patrons de Skyblog.

Alors que l’avenir éditorial de l’écrivain semble de nouveau incertain, il faut défendre Dantec car, quoi que l’on pense des défauts de ses textes (je n’ai jamais été, faut-il le rappeler, un lecteur permissif), de ses outrances verbales ou de ses positions politiques, il faut tout de même ouvrir les yeux et admettre cette évidence : Dantec est l’un des rares (je reste mesuré) écrivains français qui tente de penser la sortie de l’Occident hors du nihilisme (annoncé par Nietzsche, avec quel éclat prophétique ! et maintes fois génialement analysé par Heidegger) dans lequel il a sombré, malgré les beaux discours de nos dirigeants et de certaines de nos admirables consciences morales qui nous assurent que notre avenir, quoique sombre, finira par voir le triomphe du Bien sous les dehors du Progrès de la Civilisation.
Dantec est, à sa façon, un aventurier du Verbe. Je ne voudrais pas que l’on considère cette phrase comme une vulgaire accroche journalistique tentant comme il se doit de faire saliver les fans de l’écrivain en leur distillant quelques maigres informations habillées d’une fumeuse ambiance néo-gothique. Il y a des professionnels du cirque pour distraire les foules en délire et je crois qu’elles s’amusent suffisamment dans notre belle République depuis maintenant plusieurs dizaines d’années. Répétons donc que Dantec n’est pas une sorte de Gourou halluciné mais un écrivain, ce qui est à la fois une espèce bien plus commune et pourtant d’une tout autre épaisseur existentielle.
Je suis pour ma part l’homme le plus sérieux du monde toutes les fois que j’évoque l’œuvre de Dantec qui, en ces jours de commémoration faisant verser aux animalcules libérés (de quoi ? Pas de leur maigreur intellectuelle et de leur antisémitisme viscéral…) quelques fausses larmes de compassion, tente, à sa façon, de fouiller l’insondable gouffre dans lequel la parole est tombée.
Car la parole, je reste volontairement flou, a chuté, n’en doutons pas. Car l’écriture de Dantec, qui n’a bien évidemment pas connu dans sa propre chair l’horreur des camps à la différence d’un Primo Levi, d’un Jean Améry ou d’un Imre Kertész, est elle aussi pourtant née d’Auschwitz, est elle aussi hantée par l’horreur, ne craint pas elle aussi de tenter la descente aux Enfers, sans être bien certaine d’escalader ensuite quelque montagne auréolée de lumière. En lisant ces lignes, les imbéciles (y compris parmi les mauvais lecteurs de Dantec, il y en a bien sûr…) riront sans doute aux éclats. Peu importe, ces rieurs sont probablement ceux-là mêmes qui estiment que l’écriture n’a pas à se soucier de pareil gouffre dévorant alors que, quelle que soit la parade d’insouciance exécutée par ces paons, rien à faire, le langage tombe dans le puits en dégageant de formidables quantités d’énergie, qui seules peut-être empêchent que l’univers ne s’effondre puis se dissipe en une pulvérulente néance (je dis biens : néance, à la fois néant et béance).
Encore faut-il savoir lire, et (donc) écouter. Alors que, comme les myriades d’étoiles composant notre galaxie gravitent autour d’un immense vortex, toute parole qui se risque, délivre, avant de sombrer à son tour dans le gouffre, la clarté d’un éveil. Assurément, la parole de Dantec est de celles qui se risquent et risque beaucoup et, en risquant son salut, nous éveille et éclaire. Que cette clarté soit douloureuse n’est finalement qu’une caractéristique de sa nature.

Je parlai plus haut d’aventure. Voici un court texte de Laurent Schang intitulé Métaphysique de l’aventurier, ayant paru une première fois en 2002, dans le numéro 5 de la revue Cancer !. Disons qu’il s’agit, malgré sa feinte légèreté et l’air frais qu’il fait souffler dans les dédales obscurcis de la Zone, d’un entracte avant que nous abordions de front le dialogue entre Paul Celan et Martin Heidegger. Âmes légères, cœurs enrobés de sucre et esprits pétris de moraline seront priés de passer leur chemin.

Un jour que Pierre Lazareff demandait à son ami Blaise Cendrars, «Blaise, avoue que tu n’es jamais monté dans le Transsibérien», il s’entendit répondre par l’intéressé, goguenard : «Si c’était le cas, ça changerait quoi, puisque je vous l’ai fait prendre à tous.» (1)
Nul doute que l’aventure reste aujourd’hui encore un genre déconsidéré, mineur au sein de la grande famille littéraire. Manque de noblesse, d’élégance pour les uns, style approximatif pour les autres, tous les avis s’accordent sur la légèreté métaphysique du registre. Qu’il suffise pour s’en convaincre d’observer avec quelle difficulté Saint-Exupéry («le pilote aux mains pleines de cambouis») fut introduit dans les cénacles littéraires parisiens au titre rudement arraché d’écrivain, et non pas seulement à celui de curiosité pittoresque. Comme si l’action directe des personnages nuisait à l’action psychologique des romans. Pourtant, qui ne se souvient des longues heures solitaires passées à dévorer les pages d’un bon vieux London, Kessel, Kipling ou Fenimore Cooper, dont tout l’art consistait à nous transporter des milliers de kilomètres plus loin, des siècles plus tôt, dans un univers hostile, peuplé de rude gaillards plus ou moins (souvent moins) honnêtes, avec le même objectif en ligne de mire : dévoiler au lecteur émerveillé toute la richesse du monde et de la vie. Pierre Mac Orlan, à qui on ne la faisait pas dans ce domaine, écrivait sans rougir, en préface de Herman Melville : «La plus belle aventure du monde, c’est la vie» (2), ajoutant, à l’adresse de tous les poètes tuberculeux refaisant le monde du fond de leur chambre de bonne trop chauffée, que «la littérature lyrique n’a d’autre intérêt que de créer des soupapes de sécurité qui permettent à la vie mortuaire de ne point trop commettre de dégâts». Le genre aventureux comme thérapie à une société moribonde ? Examinons plutôt quelques cas d’écrivains qui ont osé «se salir les mains» («suer le burnous» aurait dit d’un gros rire caverneux un ancien de la Coloniale) en compagnie de ses héros/hérauts de la flibuste et du beau geste.
Le choix de l’aventure comme mode d’existence, par définition précaire, implique dans un double paradoxe une distanciation, de soi d’abord, puis des autres. L’aventure se vit pour elle-même, maîtresse jalouse de ses prérogatives, et par un aventurier en définitive soumis à ses caprices. A «l’art pour l’art» de Théophile Gautier répond l’adage «l’aventure c’est l’aventure» cher aux marins des sept mers ; aussi le mariage de l’art et de l’aventure nourrit-il ses pages de cette détonante philosophie de la gratuité de l’acte, du don vain.
Dominique de Roux a su mieux que quiconque retranscrire l’état d’esprit qui anime tant le débroussailleur de pistes que le prosateur – entendu que la littérature pleinement vécue comme acte de vie représente aussi une forme d’aventure : «Ces dernières années, j’ai compris ceci : la littérature et l’action révolutionnaire directe sont, toutes les deux, des modalités d’approche de la mort […]. C’est à travers la mort que la littérature devient action révolutionnaire, et c’est par la mort que l’action révolutionnaire rejoint la littérature.» (3)
L’aventurier, être d’exception, anomalie en ce monde, n’a pas sa place parmi les sédentaires, la cause est entendue. Lui seul dans l’apparent désordre de la société des hommes sait discerner l’ordre profond duquel il tirera sa raison de vivre. L’aventurier se construit au fil des routes, à force de coups de poings reçus et donnés et, à l’instar de l’écrivain penché sur ses cahiers raturés comme sur autant de miroirs, il se révèle dans ses actes. «Ce qui intéresse mon personnage central (plutôt que mon héros), c’est d’utiliser l’histoire pour se révéler à lui-même […]. Ce qui m’intéresse ce sont les individualités qui prenant prétexte des circonstances historiques données ont prétendu les façonner en utilisant les autres.» (4)
L’aventurier est un existentialiste. Peu importe en vérité la cause – l’objet dirons-nous – qui mobilise ses énergies, l’aventurier est un être désintéressé, que ne domine aucun des sentiments «réguliers» du vulgus commun. Dans Le coup de grâce, Eric von Lhomond résume ce détachement inhérent : «De plus, et quels que soient les dangers auxquels il a choisi de faire face, un aventurier (et c’est ce que je suis devenu) éprouve souvent une espèce d’incapacité à s’engager à fond dans la haine. Je généralise peut-être ce cas tout personnel d’impuissance : de tous les hommes que je connais, je suis le moins fait pour chercher des excitants idéologiques aux sentiments de rancune ou d’amour que peuvent m’inspirer mes semblables ; et je n’ai consenti que pour des causes auxquelles je n’ai pas cru.» (5)
S’il fait de l’exceptionnel son quotidien, l’aventurier vit son périple à la manière d’un ascète. Nul jouisseur ne saurait être un aventurier digne de ce nom (même considération quant à l’écrivain), l’appel de la jouissance menant inexorablement au consumérisme et à ses corollaires immédiats : l’intégration sociale, l’installation, l’embourgeoisement. «Il est difficile, note Mac Orlan, repris dans Les compagnons de l’aventure, d’écrire un roman d’aventures avec les exploits d’un sous-chef de bureau dans un ministère, mais Jack London, Conrad et d’autres peuvent assez bien réaliser ce roman avec leurs propres expériences. Ces écrivains appartiennent d’ailleurs à ce genre infiniment rare et précieux […] [ainsi] Alexandre Dumas, qui fut souvent plus près de la vérité humaine que beaucoup d’historiens trop dépourvus d’imagination.» Rien ne contente davantage l’aventurier que de vivre sur la brèche, constamment en équilibre instable. Du dépouillement il attend l’illumination quasi-mystique qui saura donner un sens aux choses, et répondre au pourquoi de sa condition même d’aventurier. A cette quête effrénée tout est bon : cruauté, violence, soûlerie. De ce feu qui le consume naît l’ambiguïté de son caractère toujours inquiet, ses brusques sautes d’humeur.
Vouant sa vie à ce Graal – a-t-on jamais vu un aventurier se signer avant de décharger son revolver ? – il arrive que l’aventurier s'abîme dans le nihilisme. C’est le cas, des plus troublants, de T.E. Lawrence, qui se brûla les yeux au contact de son rêve trop grand. S’exprimant à son sujet, Jean-Jacques Langendorf fait dire à son aventurier d’espion nazi : «Le cas de Lawrence est moins simple […]. Ce n’est pas son action, […] qui me paraît susciter cette grande satisfaction, mais les raisons mêmes pour lesquelles il l’exerce. Sa recherche est celle de l'évidence […]. Mais voilà la contradiction : l’aventure qu’il tente rend impossible la réalisation de ces trois conditions [pureté, solitude, domination de soi]. La saleté est partout. Comment trouver la pureté au milieu des trains qui explosent, des grappes de blessés qui basculent dans les précipices, des villages à demi brûlés, aux femmes violées et mutilées ? […] L’évidence s’efface, emportée comme une dune par le khamsin.» (6)
Ironique, Mac Orlan ne dit pas autre chose dans son indispensable bréviaire, le Petit manuel du parfait aventurier (7), qui, foin de dichotomie oiseuse sur l’aventurier actif et l’aventurier passif, dépendants l’un de l’autre comme l’est le lecteur de l’écrivain et l’écrivain du lecteur, décoche quelques vérités fort judicieuses sur le profil de l’aventurier : «Les voyages, comme la guerre, ne valent rien à être pratiqués […] car les détails fastidieux finissent par submerger la beauté véritable de l’action.»
L’action, l’action par et pour elle-même, est à la fois centre et finalité de la vie de l’aventurier, qui agit pour exister disions-nous, et ne conçoit sa réalisation qu’individuellement, libéré de toute contrainte sociale et matérielle. Seul est Corto Maltese (8), seuls aussi les personnages de Saint-Ex, Malraux et Hemingway, malgré tout. «Les amants sont toujours faibles et ridicules ; un livre d’amour, s’il n’est sensuel, ne peut que diminuer la valeur combative d’un homme et le respect que le lecteur doit toujours – ne fût-ce qu’un peu – au héros du roman qu’il lit.» (9) Ainsi rendu à lui, l’aventurier peut enfin déployer toutes ses qualités d’intrépidité, de courage, de débrouillardise. Des qualités contestées en raison de leur absence de contrainte, notamment par l’inattendu Jean-Paul Sartre, remarquable préfacier du non moins remarquable ouvrage de Roger Stéphane, Portrait de l’aventurier (10), pour qui l’homme d’action, terme qu’il emploie de préférence à celui d’aventurier, est un être nocif, parasite des mouvements révolutionnaires et de libération nationale, qu’il ne phagocyte que provisoirement et à son bénéfice exclusif, dans une frénésie d’autodestruction qui en fait bien, toujours selon Sartre, le fils exemplaire de le civilisation bourgeoise : «Il est frappant que Lawrence et Malraux soient des étrangers dans le pays où ils se battent. […] Entre la folle générosité et le suicide le plus égoïste l’action de l’aventurier oscille sans jamais s’arrêter. Elle réclame une foi et détruit toute foi. […] La fraternité, la camaraderie, l’amitié ? Oui, bien sûr. Mais cela signifie qu’il leur demande d’être les témoins de sa mort», poursuivant, propos d’un pessimisme de l’absurde qui n’engagent que leur auteur : «Le moment de la mort sera le sommet de leur vie, ils l’attendent ‘avec extase’ » Et de conclure : «L’aventurier avait tort : égoïsme, orgueil, mauvaise foi, il avait tous les vices de la classe bourgeoise.» (11)
A l’évidence, l’aventurier est un mauvais camarade. Comment le serait-il d’ailleurs, lui qui n’entrevoit la plénitude de son existence que dans son absolue liberté ? Mac Orlan toujours : «La condition de soldat qui est la mort collective ne peut guère être désirée par ceux qui ne conçoivent la mort violente que dans une sorte d’apothéose de leur personnalité et de la solitude sociale qu’elle finit par imposer […] pour l’orgueil de se sentir un être à part parmi les autres.»
Rebelle à toute autorité ou à la rigueur celle qu’il consent à suivre dans son propre intérêt, l’aventurier peut apparaître au non-initié comme une sorte d’anarchiste politique, ce qu’il est assurément. Loin de n’incarner qu’un cupide mercenariat, qui ferait du golden boy new-yorkais l’aventurier type de ce début de siècle (un comble !), l’aventurier est d’abord un être au sens plein, un «incroyant guidé» dont les valeurs aristocratiques, de volontarisme et de détachement mêlés, alimentent ses contradictions et, de là, sa richesse.
Dans Flèche d’Orient (12), Paul Morand relate la rencontre décisive de son héros, Dimitri, avec un capitaine de bateau roumain. Où Dimitri et Morand ne font qu’un : «Un lit de camp, un poêle, des appareils d’hydrographie, les cartes où le fleuve se lisait en bleu profond et les canaux en violet, un râtelier de fusils, des livres, des cordes roulées servant de descente de lit, il n’y avait rien d’autre dans la grande pièce peinte à la chaux. […]
Je l’envie, pensa Dimitri. Voilà un homme libre. Ce garçon doit avoir mon âge ; or, il a tout vu, il sait tout faire. Moi, je ne sais que dépenser de l’argent, vivre entouré de femmes et d’enfants…».
L’Aventure, celle avec un grand A, met en branle l’homme seul, libéré, «désaliéné», réalité insupportable pour la majorité, mais que lui, l’aventurier, revendique fièrement. En un sens, l’aventurier est le premier des humanistes, qui a pour lui la sincérité d’affirmer que par droits de l’homme il entend exercer les siens en priorité, contre ceux des autres si nécessaire. Questeur d’infini, s’il n’est en rien citoyen du monde, le monde est son labyrinthe initiatique au bout duquel (mais y a-t-il jamais une fin pour l’aventurier autre que la mort ?) se trouve la plus précieuse des pierres : lui-même. «Mieux encore, écrit Sartre, il prouve que […] l’homme existe parce qu’il est impossible.» Cette exigence métaphysique, l’écrivain la vit avec une pareille intensité, qu’il cherche à transmettre à son lecteur. Le roman d’aventure prend ici une épaisseur toute différente, sans commune mesure avec l’aspect de divertissement où on l’a trop longtemps confiné, une fonction contestatrice féconde, qui nous interroge sur le bien-fondé de notre civilisation «post-moderne».

Mac Orlan avait raison, qui déclarait que «les livres d’aventure sont dangereux.»

Notes
(1) Cité dans Christian Millau, Au galop des hussards (Éditions de Fallois, 1999).
(2) Pierre Mac Orlan, Les compagnons de l’aventure (Éditions du Rocher, 1997).
(3) Dominique de Roux, «Dernier entretien», Exil n°8-9, 1978.
(4) Jean-Jacques Langendorf, Un débat au Kurdistan (Éditions L’Age d’Homme, 2001).
(5) Marguerite Yourcenar, Le coup de grâce (Le Livre de Poche n°2001, 1996).
(6) J.-J. Langendorf, op. cit.
(7) Pierre Mac Orlan, Petit manuel du parfait aventurier (Mercure de France, 1998).
(8) Je recommande aux lecteurs le petit essai iconoclaste de Grégoire Prat, Corto Maltese et ses crimes (Hobay, 2005). Où l’on découvre que le pirate est coupable d’au moins soixante sept meurtres !
(9) Idem.
(10) Roger Stéphane, Portrait de l’aventurier (10/18, 1972).
(11) J.-P. Sartre, Ibid..
(12) Paul Morand, Flèche d’Orient (Gallimard, coll. Folio, 1999).

 

COLLECTION

DES MÉMOIRES

RELATIFS

A L'HISTOIRE DE FRANCE.

 

HISTOIRE DES NORMANDS, PAR GUILLAUME DE JUMIÈGE. VIE DE GUILLAUME-LE-CONQUÉRANT, PAR GUILLAUME DE POITIERS.

 

LIVRE SEPTIÈME.

 

DU DUC GUILLAUME, QUI SOUMIT L'ANGLETERRE PAR SES ARMES.

 

CHAPITRE PREMIER.

 

Des traverses que le jeune Guillaume eut à essuyer dès le commencement de son administration, par la perversité de quelques hommes.

 

Ayant raconté dans leur ordre les gestes du grand duc Robert, et les ayant portés avec un soin extrême à la connaissance de beaucoup d'hommes, il nous paraît maintenant convenable d'en venir à ce qui concerne Guillaume, son fils, afin d'apprendre à la postérité par quelles sueurs et quels travaux il échappa aux embûches de ses ennemis, et courba vigoureusement sous ses pieds leurs têtes orgueilleuses. On trouve dans presque toutes les pages de l'Ecriture que la maison du fils est renversée par les iniquités d'un père méchant; mais aussi, et en sens inverse, elle est rendue plus solide par les mérites d'un bon père. Enfin Christ fortifia la maison du duc Robert, après que celui-ci eut dédaigné les pompes du siècle, et le récompensant par une gloire mortelle, il éleva dans la suite son fils Guillaume sur un trône royal, après qu'il eut abattu ses ennemis. Mais d'abord il nous paraît nécessaire de raconter aux siècles à venir par quelles victoires et quels triomphes Guillaume s'illustra dans son duché, disant les choses en toute vérité, et selon que l'ordre des faits l'exigera, afin que les actions glorieuses qui se sont accomplies de notre temps ne demeurent pas ensevelies dans une honteuse obscurité.

Ainsi donc ce duc, privé de son père dès les années de son enfance, était élevé dans toutes sortes de bons sentimens, par la sage sollicitude de ses tuteurs. Mais dès le commencement de sa vie, un grand nombre de Normands, renonçant à leur fidélité, élevèrent dans plusieurs lieux des retranchemens, et se bâtirent des forteresses très-solides. Tandis que, dans leur audace, ils se confiaient en ces fortifications, il s'éleva bientôt entre eux toutes sortes de querelles et de dissensions, et la patrie fut de toutes parts livrée à de cruelles agitations. Au milieu de ces affreux désordres Mars se livra à de violentes fureurs, et de nombreuses troupes de guerriers périrent dans ces vaines contestations.

 

CHAPITRE II.

 

De la guerre qui s'éleva entre Toustain de Montfort et Gauchelin de Ferrières; et de la mort d'Osbern; fils d'Herfast.

 

En effet, Hugues de Montfort, fils de Toustain, combattit avec Gauchelin de Ferrières, et l'un et l'autre périt dans cette lutte. Quelques-uns se livrèrent à tout l'emportement de leurs violentes fureurs, au grand détriment de la patrie. Ainsi Gilbert, comte d'Eu, fils du comte Godefroi, homme rusé et plein de forces, tuteur du jeune Guillaume son seigneur, se promenait un matin à cheval, et conversait avec son compère Josselin du pont d'Erchenfroi, ne redoutant aucun mal, lorsqu'il fut assassiné, ainsi que Foulque, fils de Giroie. Ce crime fut commis sur les perfides instigations de Raoul de Vacé, fils de Robert l'archevêque, par les mains cruelles d'Eudes-le-Gros, et de l'audacieux Robert, fils de Giroie. Ensuite Turold, précepteur du jeune duc, fut mis à mort par des perfides, traîtres à leur patrie. Osbern aussi, intendant de la maison du prince et fils d'Herfast, frère de la comtesse Gunnor, étant une certaine nuit dans la chambre du duc, dans Vaudreuil, et dormant ainsi que le duc en toute sécurité, fut tout à coup égorgé dans son lit par Guillaume, fils de Roger de Mont-Gomeri. A cette époque Roger était exilé à Paris, à cause de sa perfidie, et ses cinq fils, Hugues, Robert, Roger, Guillaume et Gilbert étaient demeurés en Normandie, se livrant à toutes sortes de crimes. Mais Guillaume ne tarda pas à recevoir de Dieu la juste rétribution du crime qu'il avait commis. Barnon de Glote, prévôt d'Osbern, voulant venger la mort injuste de son seigneur, assembla une certaine nuit de vigoureux champions, se rendit à la maison où dormaient Guillaume et ses complices, et les massacra tous en même temps, selon ce qu'ils avaient mérité.

 

CHAPITRE III.

 

Comment Roger de Beaumont, fils de Honfroi de Vaux, envoyé par les ordres de celui-ci, vainquit Roger du Ternois.

 

Roger du Ternois, de la mauvaise race de Hulce, lequel était oncle du duc R0ll0n, et se battant avec lui contre les Francs avait jadis concouru par sa valeur à la conquête de la Normandie, homme puissant et orgueilleux, était aussi porte-bannière de toute la Normandie. Cet homme, lorsque le duc Robert partit pour son pélerinage, se rendit lui-même en Espagne, et s'illustra par de nombreux exploits contre les Païens. Peu de temps après, il revint dans son pays. Ayant appris que le jeune Guillaume avait succédé à son père dans le duché, il en fut vivement indigné, et dans son orgueil dédaigna de le servir, disant qu'un bâtard n'était pas fait pour commander à lui et aux autres Normands: car Guillaume, né d'une concubine du duc Robert, nommée Herlève1, fille de Fulbert, valet de chambre du duc, était en tant que bâtard un objet de mépris pour les nobles indigènes, et principalement pour les descendans de la race de Richard. Mais après que le duc pélerin de Jérusalem fut mort, un certain Herluin, brave chevalier, prit Herlève pour femme, et en eut deux fils, Eudes et Robert, qui dans la suite parvinrent à une grande illustration. Roger donc, se confiant en la multitude de ses partisans, osa st révolter contre le jeune duc. Il insultait ouvertement tous ses voisins, et dévastait leurs terres par le fer et le feu, et principalement celles de Honfroi de Vaux. Celui-ci ne pouvant supporter plus long-temps ces offenses, envoya contre Roger son fils Roger de Beaumont, suivi de toute sa maison. Roger du Ternois le méprisa dans sa témérité, et, né craignant rien, s'avanca audacieusement pour le combattre; mais il fut tué en cette rencontre, ainsi que ses deux fils Helbert et Hélinant, et laissa la victoire à ses ennemis. Robert de Grandménil reçut aussi alors une blessure mortelle, dont il mourut trois semaines après, le 18 juin. Mais avant sa mort Robert distribua ses terres, par égales portions, entre ses deux fils Hugues et Robert, et leur recommanda Ernaud, son plus jeune fils, leur prescrivant de le bien traiter, et comme un frère, lorsqu'il serait devenu grand.

 

CHAPITRE IV.

 

Comment ce même Roger de Beaumont fonda l'abbaye de Préaux, et épousa Adeline. fille de Galeran, comte de Meulan.

 

Or Roger de Beaumont, ayant triomphé de ses ennemis, rendit à Dieu des actions de grâces pour ses victoires, et s'appliqua tout le reste de sa vie à travailler à de bonnes œuvres. Entre autres choses il construisit un couvent de moines dans sa terre de Préaux, et demeura constamment fidèle au duc Guilaume, envers et contre tous. C'est pourquoi il fat élevé fort au dessus de tous ses aïeux; car il prit pour femme Adeline, fille de Galeran, comte de Meulan, et eut de ce mariage deux fils, Robert et Henri, qui devinrent dans la suite des comtes très-puissans. Robert, en effet, fut après Hugues, son oncle maternel, vaillant comte de Meulan durant plus de vingt-sept années, et Henri reçut du roi Guillaume le comté de Warwick en Angleterre.

Après la bataille ci-dessus rapportée, dans laquelle périrent Roger du Ternois, Robert de Grandménil et beaucoup d'autres seigneurs, Richard, comte d'Evreux, et fils de Robert l'archevêque, s'unit en mariage avec la veuve de Roger du Ternois, et en eut un fils nommé Guillaume, qui est maintenant seigneur d'Evreux. Guillaume, frère de Richard, épousa Hadvise, fille de Giroie, et veuve de Robert de Grandménil.

Cependant le duc Guillaume croissait, par la faveur de Dieu, en âge, en force et en sagesse. Considérant combien les Normands avaient, dans les transports de leur fureur, dévasté tout le pays, il puisa dans son cœur encore enfant toute la vigueur d'un homme, et appelant auprès de lui les grands de son père, il s'appliqua à gagner leur affection, leur apprenant, par ses prières et ses ordres, à éviter tout acte d'indiscipline. De l'avis des plus considérables il se choisit pour tuteur Raoul de Vacé, et le mit à la tête de toute la chevalerie de Normandie. Quelques-uns des grands, qui aimaient Dieu et la justice, obéirent volontiers au duc comme à leur seigneur, lui demeurèrent fidèles, et travaillèrent avec ardeur à dompter les rebelles. Mais les fils de discorde, qui se plaisent aux dissensions, et ne cherchent qu'à troubler le repos de ceux qui veulent vivre sans faire le mal, voyant qu'il leur était impossible de nuire aux hommes simples, autant qu'ils l'auraient voulu, méditèrent sur les moyens de travailler audacieusement à la ruine de leur patrie. Ils allèrent donc trouver Henri, roi des Francs, et répandirent çà et là sur toutes les frontières de la Normandie des tisons embrasés. Je les signalerais par leurs noms dans cet écrit, si je ne voulais prendre soin d'échapper à leur haine inexorable. Toutefois, je vous le dis à l'oreille, vous tous qui m'environnez, ce furent précisément ces mêmes hommes qui maintenant font profession d'ê tre les plus fidèles, et que le duc a comblés des plus grands honneurs.

 

CHAPITRE V.

 

Comment Henri, roi des Francs, livra aux flammes le château de Tilliers, que les Normands lui avaient cédé pour obtenir la paix, ainsi que le bourg d'Argentan.

 

Le roi Henri, vivement ébranlé par les provocations insensées de ces traîtres, et ne se souvenant plus des bienfaits qu'il avait auparavant reçus du duc Robert, résolut de ne se montrer traitable pour le duc à aucune condition, tant que le château de Tilliers demeurerait dans le même état. Les Normands qui persévéraient dans leur fidélité au jeune duc, desirant, pour sauver celui-ci, se soustraire aux artifices du roi, résolurent de faire ce dont ils eurent dans la suite sujet de se repentir. Gilbert, surnommé Crispin, à qui le duc Robert avait autrefois confié ce château, ayant appris cette fâcheuse résolution, ne fît aucun cas de tels projets, et s'enferma aussitôt dans le château avec une forte troupe d'hommes d'armes, et dans l'intention de le défendre. Le roi voyant qu'on lui refusait l'entrée de cette forteresse, rassembla une armée composée de Francs et de Normands, et alla l'investir promptement. Que dirai-je de plus? Vaincu enfin par les prières du duc, Gilbert livra le château avec douleur, et bientôt après il eut le cruel chagrin de le voir livrer aux flammes sous les yeux de tous. Ayant ainsi satisfait ses desirs, le roi se retira de ce lieu. Mais, peu après, il alla trouver le comte d'Hiesmes, et livra aux flammes dévorantes le bourg d'Argentan, qui appartenait au duc. Ensuite reprenant la roule par laquelle il était venu, il se rendit à Tilliers, et viola les sermens par lesquels il s'était engagé envers le duc à ne laisser rétablir ce château par aucun des siens durant quatre années. Il le fit réparer en toute hâte, et y ayant fait entrer beaucoup de chevaliers et des vivres en abondance, il repartit joyeusement, ayant ainsi accompli tous ses projets.

 

CHAPITRE VI.

 

Comment Toustain Guz voulut et ne put retenir le château de Falaise, et le défendre contre le duc Guillaume. — De Richard, fils de Toustain.

 

Toustain surnommé Guz, fils d'Ansfroi le Danois, et qui était alors gouverneur d'Exmes, voyant que le jeune duc avait fait quelques concessions au roi, et qu'il commençait à courber la tête sous l'oppression royale, comme un homme vaincu, enflammé lui-même d'une ardeur d'infidélité, prit à sa solde des chevaliers du roi, et les appela auprès de lui comme ses complices, pour renforcer le château de Falaise, et n'être pas tenu de prêter ses services au duc. Dès qu'il fut informé des intentions de cet esprit malveillant, le duc rassembla de tous côtés les légions de Normands, et alla assiéger le château. Raoul de Vacé était à cette époque chef des chevaliers, et soutenait son duc de toutes ses forces. Les chevaliers s'étant donc réunis, combattirent devant Falaise avec un si grand courage qu'ils renversèrent en un moment une portion de la muraille; et si la nuit n'était venue interrompre cette attaque, il n'est pas douteux qu'ils ne fussent entièrement parvenus au but de leurs efforts. Toustain considérant alors qu'il ne lui serait pas possible de résister plus long-temps à tant d'ennemis, demanda au duc la faculté de se retirer, et prenant la fuite, s'exila de son pays. Après cela Richard, fils de Toustain, servit très-bien le duc, réconcilia son père avec lui, et acquit lui-même beaucoup plus de biens que son père n'en avait perdu.

 

CHAPITRE VII.

 

Comment Robert l'archevêque eut pour successeur Mauger, fils de Richard II, et de sa seconde femme Popa. — De Guillaume d'Arques.

 

Robert archevêque de Rouen étant mort, Mauger, frère du duc Robert, lui succéda; car Richard, fils de Gunnor, après la mort de Judith sa femme, avait épousé une autre femme nommée Popa, dont il avait eu deux fils, Mauger, celui qui fut fait archevêque, et Guillaume d'Arques. Le duc Guillaume, déjà parvenu à l'adolescence, donna à ce dernier Guillaume le comté de Talou, à titre de bénéfice, et pour en faire son fidèle. Fier de la noblesse de sa naissance, Guillaume bâtit le château d'Arques sur le sommet de la montagne; ensuite usurpant le pouvoir souverain, et se confiant dans la protection du roi, il osa se révolter contre le duc. Celui-ci voulant réprimer cette entreprise insensée, lui ordonna par ses députés de venir lui rendre hommage; mais Guillaume, repoussant ce message avec mépris, se prépara et s'arma avec une grande confiance pour résister au duc. Alors réunissant les forces des Normands pour aller châtier cette insolence, le duc marcha promptement contre Guillaume, et ayant dressé des retranchemens au pied de la montagne, il y construisit un fort, qu'il rendit inexpugnable en y mettant des hommes pleins de vigueur, et il se retira après l'avoir bien approvisionné de vivres. Henri, roi des Francs, ne tarda pas à être informé de ces faits. En conséquence, il prit des troupes avec lui, s'avança en toute hâte pour aller renforcer le château supérieur, et ordonna à son armée de dresser son camp à Saint-Aubin. Les chevaliers du duc ayant appris son arrivée, envoyèrent quelques-uns des leurs pour essayer d'attirer à leur poursuite quelques hommes de l'armée du roi, qui seraient ensuite attaqués à l'improviste par leurs compagnons cachés en embuscade. S'étant approchés de l'armée du roi, ils attirèrent en effet sur leurs pas une portion assez considérable de cette armée, et fuyant devant elle, ils l'entraînèrent dans le piége. Tout-à-coup ceux qui avaient semblé prendre la fuite, firent volte-face, et se mirent à massacrer vivement leurs ennemis; tellement que dans ce combat le comte d'Abbeville, Enguerrand, succomba percé de coups, et que Hugues surnommé Bardoul, et beaucoup d'autres encore furent faits prisonniers. Le roi, lorsqu'il en fut informé, fit introduire des vivres dans le château qu'il était venu défendre, et se retira triste et honteux, à cause des chevaliers qu'il avait perdus. Guillaume peu de temps après, forcé par la famine, rendit son château à regret, et se retira lui-même en exil, loin du sol natal. Il partit avec sa femme, sœur de Guy comte de Ponthieu, se rendit auprès d'Eustache comte de Boulogne, reçut dans la maison de celui-ci le vivre et les vêtemens, et y demeura en exil jusqu'à sa mort.

 

CHAPITRE VIII.

 

Comment Canut, roi des Anglais, étant mort, eut pour successeur son fils Hérold. — Ce que fit Edouard encore exilé.

 

En ce même temps mourut Canut, roi des Anglais, et son fils Hérold, né d'une concubine nommée Elfgive, lui succéda. Edouard, qui vivait toujours auprès du duc, ayant appris cette mort depuis long-temps desirée, partit au plus tôt avec quarante navires remplis de chevaliers, traversa la mer, débarqua à Winchester, et y trouva une multitude innombrable d'Anglais qui l'attendaient pour leur malheur. Leur livrant aussitôt bataille, il envoya un grand nombre d'entre eux dans l'enfer. A la suite de cette victoire, il remonta sur ses vaisseaux avec tous les siens, et voyant qu'il ne lui serait pas possible de conquérir le royaume d'Angleterre sans un plus grand nombre de chevaliers, il fit retourner les proues de ses vaisseaux, et rentra en Normandie avec un très-grand butin.

 

CHAPITRE IX.

 

Comment Alfred, frère d'Edouard, fut trahi par le comte Godwin; et comment Hnrdi-Canut, fils d'Emma, mère d'Edouard, succéda à Hérold son frère, et eut pour successeur Edouard, qui épousa Edith, fille de Godwin.

 

Sur ces entrefaites, Alfred, frère d'Edouard, prit avec lui un grand nombre de chevaliers, se rendit au port de Wissant, et de là, traversant la mer, alla débarquer à Douvres; puis s'avançant dans l'intérieur du royaume, il rencontra le comte Godwin, qui marchait vers lui. Le comte le reçut d'abord en bonne foi;mais dans la même nuit il remplit auprès de lui le rôle de Judas le traître. Après lui avoir donné le baiser de paix, et avoir pris son repas avec lui, au milieu du silence de la nuit, il lui fit lier les mains derrière le dos, et l'envoya à Londres au roi Hérold avec quelques-uns de ses compagnons. Le reste de ses chevaliers, Godwin les distribua en partie dans le pays d'Angleterre, et en fit périr d'autres honteusement. Hérold, aussitôt qu'il eut vu Alfred, donna ordre de couper la tête à ses compagnons, de conduire Alfred dans l'île d'EIy, et de lui crever les yeux. Ainsi succomba ce très-noble et excellent Alfred, injustement assassiné. Hérold ne lui survécut pas long-temps, et après sa mort son frère Hardi-Canut, fils d'Emma, mère d'Edouard, partit de Danemarck, et vint lui succéder. Peu de temps après, s'étant solidement établi à la tête du royaume, il rappela de Normandie son frère Edouard, et le fit vivre auprès de lui. Mais lui-même ne vécut pas deux années entières, et étant mort, il laissa à Edouard l'héritage de tout son royaume.

En ce temps, le fier et artificieux Godwin était le comte le plus puissant de l'Angleterre, et occupait avec vigueur une grande partie de ce royaume, qu'il avait conquise soit par suite de la noblesse de sa famille, soit de vive force ou par ses perfidies. Edouard redoutant la puissance et les artifices accoutumés de cet homme terrible, ayant pris l'avis de ses Normands, dont les fidèles conseils faisaient sa force, lui pardonna dans sa bonté l'horrible assassinat de son frère Alfred: et afin qu'une solide amitié les unît à jamais, il épousa, mais seulement pour la forme, la fille de Godwin, nommée Edith; car, dans le fait, on assure que tous deux conservèrent toujours leur virginité. Edouard, en effet, était un homme bon, plein de douceur et d'humilité, enjoué, rempli de patience, clément, protecteur des pauvres, et il s'appliqua constamment à remettre en vigueur les lois de l'Angleterre. Il eut très-fréquemment des visions mystérieuses et divines, fit plusieurs prophéties, qui furent justifiées dans la suite par l'événement, et gouverna très-heureusement le royaume d'Angleterre durant près de vingt-trois ans.

 

CHAPITRE X.

 

Des cruautés de Guillaume Talvas.— De Guillaume, fils de Giroie, qui se fît moine au Bec.

 

Après que Robert son frère eut été mis à mort à coups de hache, dans sa prison, Guillaume Talvas recouvra toutes les terres de son père par le secours de ses vassaux, et principalement de Guillaume, fils de Giroie. Or ce Talvas ne s'écarta nullement des exemples que lui avaient donnés ses criminels parens. Il avait épousé Hildeburge, fille d'Arnoul, homme très-noble, et eut de cette femme un fils, Arnoul, et une fille, Mabille, qui devint dans la suite mère d'une race très-méchante. Mais comme Hildeburge avait de bons sentimens et aimait Dieu avec ferveur, elle ne pouvait participer aux mauvaises actions de son mari; aussi celui-ci avait-il conçu contre elle une violente haine. Enfin, un certain matin qu'elle allait à l'église pour prier Dieu, Guillaume la fit subitement étrangler en son chemin par deux de ses parasites; ensuite il se fiança avec la fille de Raoul, vicomte de Beaumont, et invita à ses noces plusieurs seigneurs voisins, entre autres Guillaume, fils de Giroie, homme d'une extrême valeur. Or le frère de ce dernier, Raoul surnommé le Clerc, parce qu'il était fort versé dans l'étude des lettres, et Male-Couronne, parce que s'adonnant aussi aux exercices de la chevalerie il gardait mal la gravité de la cléricature, prévoyant par quelque pronostic un grand malheur qui le menaçait, engagea fortement son frère à ne pas se rendre aux noces honteuses de ce féroce bigame; mais Guillaume, dédaignant les avis de son frère, alla sans armes à Alençon avec douze chevaliers. Tandis donc qu'il ne redoutait aucun mal, mais plutôt se réjouissait, selon l'usage, des noces de son ami, sans qu'il y eût donné aucune occasion, Talvas se saisit bientôt de lui comme d'un méchant traître, et ordonna à ses vassaux de le garder soigneusement: il partit ensuite pour la chasse avec ses convives. Alors ses satellites, auxquels il avait donné ses ordres en secret, conduisirent Guillaume au dehors, et au milieu des pleurs de tous ceux qui virent ce spectacle, ô douleur! ils lui crevèrent les yeux et le mutilèrent honteusement, en lui coupant le bout du nez et les oreilles. En apprenant ce crime, beaucoup d'hommes s'affligèrent, s'enflammèrent de haine contre Talvas, et firent leurs efforts pour punir un tel forfait. Trois années après, Guillaume de Giroie alla trouver le vénérable Herluin abbé, et se fit moine dans le monastère du Bec, que ce père faisait construire à cette époque en l'honneur de Sainte-Marie, mère de Dieu.

 

CHAPITRE XI.

 

Comment le duc Richard avait donné les deux châteaux de Montreuil et d'Echaufour à Giroie, qui avait épousé Gisèle, fille de Toustain de Montfort.

 

Ce Giroie de la famille duquel nous venons de parler était, dit-on, issu de deux nobles familles de Francs et de Bretons. Il s'était rendu avec Guillaume de Belesme à la cour du duc Richard, et avait reçu de lui en don deux châteaux situés en Normandie, savoir les châteaux de Montreuil et d'Echaufour. Tandis qu'il était en voyage pour aller trouver le duc, il fut reçu et logea dans la maison de Toustain de Montfort, et ayant vu par hasard à dîner la fille de celui-ci, nommée Gisèle, il l'aima, la demanda à ses illustres parens, et l'obtint. Dans la suite des temps, Gisèle lui donna sept fils et quatre filles, dont voici les noms: Ernauld, Foulques, qui périt avec le comte Gilbert, Guillaume, Raoul Male-Couronne, Robert, Hugues et Giroie, et les filles, Heremburge, Emma, Adélaïde et Hadvise. De tous ces enfans sortit une race de fils et de petits-fils, tous chevaliers, qui devinrent la terreur des barbares en Angleterre, dans la Fouille, dans la Thrace et en Syrie.

Ainsi donc après que Talvas eut aussi cruellement déshonoré Guillaume, qui était par son âge et par sa raison le plus distingué des fils de Giroie, et cela, comme nous l'avons rapporté, par pure méchanceté, Robert et Raoul, illustres chevaliers, se levèrent vigoureusement avec leurs frères et leurs parens, et voulurent entreprendre de venger l'horrible insulte qu'avait reçue leur frère. Ils dévastèrent donc par le fer et le feu toutes les terres de Talvas, s'avancèrent en armes jusques aux portes de ses forteresses, sans que nul leur résistât, et provoquèrent hardiment Talvas, l'invitant à sortir, et à venir combattre de près. Mais lui, homme timide, et qui n'avait nulle vigueur pour les exercices de la chevalerie, n'osait combattre en rase campagne les ennemis qui venaient le harceler; et ainsi la famille de Giroie l'insultait sans cesse.

 

CHAPITRE XII.

 

D'Arnoul, fils de Guillaume Talvas, et d'Olivier son frère, moine du Bec.

 

Arnoul, fils de Talvas, voyant toutes ces choses, et ayant pris l'avis de ses seigneurs, se révolta enfin contre son père, qui s'était rendu odieux à tous, le chassa honteusement de ses châteaux, et le força à vivre en un misérable exil jusqu'à sa mort. Il envahit donc les propriétés de son père, mais n'échappa point à l'héritage de sa méchanceté. C'est pourquoi il mérita de trouver une triste fin. Un certain jour en effet il partit avec ses vassaux pour aller au pillage, et entre autres choses il enleva un porc à une certaine religieuse. Celle-ci le poursuivit en pleurant, et le supplia instamment et au nom de Dieu de lui rendre le petit porc qu'elle avait élevé. Or Arnoul dédaigna ses prières, ordonna à son cuisinier de tuer le porc et de le préparer pour être mangé, et le faisant servir sur sa table, il en mangea le même soir avec excès; mais ce ne fut pas impunément, car cette même nuit il fut étranglé dans son lit. Quelques-uns rapportent et affirment qu'il fut mis à mort par Olivier son frère. Quant à nous, non seulement nous n'accusons point un tel homme d'un si grand crime, mais même nous refusons entièrement de croire à cette accusation. En effet, Olivier se conduisit long-temps après cet événement en chevalier très-honorable, et étant devenu vieux, il renonça au siècle par l'inspiration de Dieu; ensuite il prit pieusement l'habit de moine dans le couvent du Bec, sous le seigneur Anselme, alors abbé, et maintenant archevêque de Cantorbéry, et il continua à le porter dignement pendant longues années sous le seigneur abbé Guillaume.

 

CHAPITRE XIII.

 

Comment, après la mort d'Arnoul, Ives, son oncle paternel, évêque de Seès, entra en possession de ses terres par droit d'héritage.

 

Arnoul ayant donc été méchamment mis à mort, comme nous venons de le rapporter, le vénérable Ives, son oncle paternel, évêque de Seès, prit possession du château de Belesme et de tout ce qui lui avait appartenu de droit, et l'occupa légitimement tant qu'il vécut, après avoir fait sa paix avec la famille des Giroie et les autres voisins; car Ives était plein d'habileté, honorable, affable, fort enjoué et ardent ami de la douce paix. Mais la perfidie des méchans ne cesse de troubler le repos des gens de bien. Ainsi donc, du temps de Ives l'évêque, Richard, Robert et Avesgot, fils de Guillaume surnommé Soreng, rassemblèrent une bande de scélérats, et dévastèrent sans respect tout le pays situé autour de Seès. Enfin ils envahirent l'église de Saint-Gervais, et y établirent une troupe de brigands, faisant ainsi d'une maison de prière une caverne de voleurs et une écurie à chevaux. Le religieux Azon, ancien évêque de cette même ville, avait abattu les murailles et employé les pierres à construire une église à Saint-Gervais, martyr, sur remplacement où avait été pendant longtemps la résidence épiscopale. Le vénérable Ives voyant les fils de Soreng parvenus en ce temps à un tel point de démence qu'ils ne craignaient point de faire du temple de Dieu un repaire de brigands et une maison de débauche, saisi d'une noble colère, fut vivement affligé, et mit tous ses soins à procurer la délivrant de l'église de Dieu. Une fois donc, comme il revenait de la cour du duc Guillaume, et traversait le pays d'Hiesmes, il emmena avec lui Hugues de Grandménil et d'autres barons, avec les gens de leur suite, et fit assiéger vivement les fils de Soreng dans la tour du monastère. Mais ceux-ci résistèrent avec audace, et combattant pour leur vie, ils lancèrent des traits qui blessèrent plusieurs assaillans. L'évêque ayant vu cela, ordonna de mettre le feu aux maisons voisines. Bientôt les paroissiens obéissent aux ordres de l'évêque. Mais les flammes, pressées par le vent, atteignirent promptement à l'église, l'enveloppèrent et la consumèrent, et mirent aux abois les impies qui s'y étaient enfermés dans leur fureur. Enfin, voyant qu'ils ne pourraient résister aux progrès de l'incendie, les fils de Soreng prirent leurs armes, et s'enfuirent honteusement.

 

CHAPITRE XIV.

 

Comment les fils de Guillaume Soreng, Richard, Robert et Avesgot moururent d'une juste mort.

 

Mais le Dieu juste et miséricordieux ne put tolérer la profanation de son église, et ne tarda pas d'infliger à ceux qui l'avaient violée une juste punition. En effet, les trois frères qui avaient été les chefs de cette invasion, continuant à commettre toutes sortes de brigandages et de vols, furent, peu de temps après, frappés à mort par un juste jugement de Dieu, sans confession et sans recevoir le viatique de salut. Richard, l'aîné des trois, dormait une certaine nuit en toute sécurité, dans une mauvaise cabane située près d'un étang; tout à coup un certain chevalier puissant, nommé Richard de Sainte-Scholastique, dont l'autre Richard avait dévasté les terres, vint envelopper la cabane avec les gens de sa maison. Richard s'étant éveillé, sortit de ce mauvais lieu, et prenant la fuite voulut se sauver par l'étang; mais un certain paysan que lui-même avait fort tourmenté en prison l'arrêta, et le frappant sur la tête à coups de hache, le laissa mort sur la place. Ensuite Robert, son frère, étant allé un certain jour avec les siens enlever du butin dans les environs de Seès, fut poursuivi à son retour par les gens de la campagne, et reçut une blessure dont il mourut aussitôt. Enfin Avesgot étant entré, à Cambey, dans la maison d'Albert, fils de Gérard Fleitel, commença à se livrer à toutes sortes de fureurs; mais un trait lancé sur lui le frappa à la tête, et il en mourut bientôt après. Voilà donc que nous avons vu véritablement accomplies en ces hommes ces paroles que nous avons entendues: «Si quelqu'un a violé le temple de Dieu, Dieu le détruira.» Ainsi donc que les pillards et ceux qui forcent les églises, apprenant la fin des hommes qui leur ressemblent, prennent garde à eux, de peur que, commettant de semblables méfaits, ils ne périssent frappés d'une semblable punition: et si la prospérité de ce monde est quelque temps avec eux, qu'ils ne demeurent pas cependant en sécurité, et ne s'en glorifient pas; car il convient qu'ils sachent que les joies du monde passent rapidement, comme la fumée, et leur préparent des douleurs éternelles, ainsi que l'a dit un illustre poète dans un poème où il accuse les impies, disant: Vous vous réjouissez mal à propos, car à la fin vous recueillerez les fruits de votre méchanceté, savoir, les ténèbres, les flammes, le deuil; car Dieu bon et indulgent, mais juste toutefois en ses vengeances, défend ceux qui sont à lui, et punit ceux qui se font ses ennemis.»

Les enfans de discorde ayant donc été renversés, comme je viens de le raconter, les hommes simples purent enfin respirer quelque temps en paix, dans les environs de Seès. Le noble Ives, évêque, s'occupa alors de faire recouvrir l'église, et le 2 janvier, il en fit de nouveau la dédicace. Mais comme les murailles avaient été atteintes par les flammes, elles s'écroulèrent cette même année et avant le carême.

 

CHAPITRE XV.

 

Du concile que le pape Léon tint à Rheims, et de la réprimande qu'il adressa à Ives, évêque de Seès, à cause de l'incendie de l'église de Saint-Gervais.

 

En ce temps le pape saint Léon se rendit dans les Gaules, consacra l'église de Saint-Remi, archevêque de Rheims, et fit transporter son corps dans cette église, à la suite de la dédicace. Alors le pape tint à Rheims un grand concile, et réprimanda sévèrement les évêques ou les abbés négligens. Entre autres choses, à ce qu'on rapporte, il dit à Ives, au sujet de l'incendie de son église: «Qu'as-tu fait, perfide? Par quelle loi dois-tu être condamné, toi qui as osé brûler ta mère?» Ives prenant la parole confessa publiquement qu'il avait fait le mal, mais qu'il avait été violemment poussé à commettre ce crime pour empêcher que des scélérats ne fissent pire-encore contre les enfans de l'église. Ensuite il subit la pénitence que lui imposa ce pape rempli de sagesse, et consacra tous ses soins à relever l'église de Saint-Gervais. Il se rendit donc dans la Pouille, et de là à Constantinople, leva beaucoup d'argent chez ses riches parens et amis, et rapporta en don de l'empereur, un précieux morceau du bois de la croix du Seigneur. Etant retourné à Seès, il commença alors à construire une église d'une telle grandeur que ses successeurs Robert, Gérard et Serlon ne purent venir à bout de la terminer dans l'espace de quarante années.

 

CHAPITRE XVI.

 

Comment Guillaume Talvas, frère de l'évêque Ires, donna à Roger de Mont-Gommeri sa fille Mabille et ses terres.

 

Cependant, Guillaume Talvas, après avoir été expulsé de ses terres par son fils, comme nous l'avons rapporté ci-dessus, pauvre et méprisable aux yeux de tous, alla long-temps errant de maison en maison. Enfin il se rendit auprès de Roger de Mont-Gomeri, lui offrit spontanément sa fille, nommée Mabille, et lui fit en outre concession de tous les biens qu'il avait perdus lui-même par suite de sa perversité et de sa lâcheté. Roger, qui était fort et brave, et doué d'un jugement sain, pensa que ces arrangemens lui seraient profitables, et consentit à toutes ces propositions. Il reçut dans sa maison Guillaume le vagabond, et s'unit à sa fille en légitime mariage. Or celle-ci était petite de corps, très-bavarde, assez disposée au mal, avisée et enjouée, cruelle et remplie d'audace. Dans la suite des temps, elle donna à Roger cinq fils et quatre filles, dont voici les noms: Robert et Hugues, Roger le Poitevin, Philippe et Arnoul; et les filles, Emma, Mathilde, Mabille et Sibylle. Celles-ci valurent mieux que leurs frères: elles furent généreuses, honorables, et pleines d'affabilité pour les pauvres, les moines et les autres serviteurs de Dieu. Leurs frères au contraire furent féroces, avides et impitoyables oppresseurs des pauvres.

Ayant résolu de raconter les actions du grand duc Guillaume, il serait hors de propos de nous arrêter ici à rapporter combien ces hommes furent rusés ou perfides dans les exercices de la chevalerie, comment ils s'élevèrent aux dépens de leurs voisins ou de leurs pairs, et comment à leur tour ils succombèrent sous leurs coups en punition de leurs forfaits. Nous allons donc quitter ce sujet, et reprendre la suite de notre récit.

 

CHAPITRE XVII.

 

Comment, après la mort de Hugues, évoque de Bayeux, le duc Guillaume mit en sa place Eudes, son frère utérin. — Bataille du Val-des-Dunes.

 

Le duc, brillant alors de tout l'éclat de la plus belle jeunesse, commença à se dévouer de tout son cœur au service de Dieu, écartant de lui la compagnie des hommes ignorans, usant des conseils des sages, puissant dans les œuvres de la guerre, et doué d'une grande sagesse pour les affaires du siècle.

Vers ce temps, Hugues, fils du comte Raoul, et évêque de Bayeux, vint à mourir, et le duc fit donner le susdit évêché à son frère Eudes. Or cet Eudes, lorsqu'il eut été consacré, agrandit la nouvelle église pontificale dédiée à sainte Marie, mère de Dieu, lui donna beaucoup d'ornemens admirables, et augmenta aussi le nombre de ses clercs. Eudes vécut dans son évêché durant près de cinquante années.

Or le duc, tandis qu'il allait acquérant tous les jours beaucoup de bonnes qualités, rencontra un certain compagnon bien cruel pour lui, savoir Gui, fils de Renaud comte des Bourguignons, lequel avait été élevé avec lui, dès les années de son enfance, et à qui il avait donné autrefois le château de Brionne, comme pour se mieux assurer de sa fidélité par ce présent. Mais Gui, séduit par son orgueil, commença, tel qu'Absalon, à détourner beaucoup de grands de leur fidélité envers le duc, et à les entraîner dans les abîmes de sa perfidie; à tel point qu'il engagea dans cette conspiration Nigel, gouverneur de Coutances, et le détourna complétement, ainsi que beaucoup d'autres, du service qu'il devait rendre au prince de son choix en vertu de ses sermens. Alors le duc très sage, se trouvant ainsi abandonné par beaucoup des siens, voyant qu'ils travaillaient constamment, et avec vigueur, à se mettre en défense dans leurs châteaux, et craignant qu'ils ne parvinssent à lui enlever son suprême pouvoir dans le comté, et à mettre son rival en sa place, forcé par la nécessité, alla trouver Henri, roi des Francs, pour lui demander des secours. Alors enfin ce roi, se souvenant des bienfaits qu'il avait reçus autrefois du père du duc, rassembla les forces des Francs, entra dans le comté d'Hiesmes, arriva au Val-des-Dunes, et y trouva une innombrable multitude d'hommes d'armes, animés d'une violente inimitié, et qui, le glaive nu, lui présentèrent la bataille. Le roi et le duc ne redoutant nullement leurs fureurs insensées, leur livrèrent bataille, et à la suite du choc réciproque des chevaliers, firent un grand carnage de leurs ennemis: ceux que le glaive ne fit pas tomber, frappés de terreur par Dieu même, allèrent en fuyant se précipiter dans les eaux de l'Orne. Heureuse cette bataille, par laquelle tombèrent en un même jour les châteaux des orgueilleux et les demeures des criminels! Gui, s'étant échappé de la bataille, se retira aussitôt à Brionne, ferma et barricada ses portes, et s'y tint quelque temps enfermé dans l'espoir de se sauver. Le roi étant retourné en France, le duc se mit en toute hâte à la poursuite de Gui, l'assiégea et le bloqua dans l'enceinte de son château, et éleva des fortifications sur les deux rives de la rivière appelée la Risle. Or Gui, voyant qu'il ne lui resterait plus aucun moyen de s'enfuir de ce lieu, et pressé par la calamité de la famine, fut enfin déterminé par ses amis à se présenter en suppliant et en homme repentant de ses fautes, et à implorer la clémence du duc. Celui-ci ayant pris conseil des siens, et touché de compassion pour sa misère, l'épargna dans sa clémence, et ayant pris possession du château de Brionne, lui ordonna de demeurer dans sa maison avec ses domestiques. Alors tous les grands qui s'étaient détournés de leur fidélité, voyant que le duc leur avait enlevé ou rendu inabordable tout lieu de refuge, donnèrent des otages, et abaissèrent leurs têtes altières devant lui comme leur seigneur. Ainsi, lorsqu'il eut renversé de tous côtés leurs châteaux, nul n'osa plus dès lors montrer un cœur rebelle contre le duc. Cette bataille du Val-des-Dunes fut livrée l'an 1047 de l'Incarnation du Seigneur.

 

CHAPITRE XVIII.

 

Comment le duc Guillaume reprit les châteaux d'Alençon et de Domfront, dont Geoffroi, comte d'Anjou, s'était emparé.

 

Le comte d'Anjou, Geoffroi, surnommé Martel, homme artificieux en toutes choses, faisait éprouver toutes sortes de maux aux hommes qui vivaient dans son voisinage, et les écrasait sous des vexations intolérables. Entre autres, s'étant saisi par une perfidie de la personne du comte Thibaut, il le retint en captivité jusqu'à ce qu'il lui eût extorqué de force la ville de Tours et quelques châteaux. Geoffroi donc, ayant suscité quelques sujets de querelle, commença à diriger ses entreprises contre le duc Guillaume, à dévaster et piller fréquemment la Normandie par le bras des satellites querelleurs qu'il établit dans le château de Domfront. Le duc, avec ses chevaliers, se rendit vers ce château pour le visiter, et l'ayant vu entouré de toutes parts de rochers escarpés et très-élevés, en sorte qu'il était impossible de l'aborder pour en faire le siége, il appela auprès de lui les forces des Normands, et cerna ce château de très-forts retranchemens, par lesquels il en obstrua toutes les issues. Comme il demeura quelque temps dans les environs, il arriva vers lui des éclaireurs qui venaient lui annoncer qu'il pourrait, sans aucun danger pour les siens, se rendre maître du château d'Alençon. Aussitôt, ayant laissé des gardes dans son camp, le duc chevaucha toute la nuit avec son armée, arriva au point du jour devant Alençon, et y trouva, dans une redoute établie au delà de la rivière, quelques hommes qui se moquèrent de lui, et lui dirent des injures. Les chevaliers s'étant mis en grande colère, le duc attaqua très-vivement la redoute, s'en empara promptement, et y ayant mis le feu, la livra aux flammes dévorantes. Ceux qui l'avaient insulté en présence de tous les habitans d'Alençon, il ordonna de leur couper les pieds et les mains; et aussitôt, selon qu'il l'avait ordonné, trente-deux hommes furent ainsi mutilés. Pour insulter le duc, ils avaient frappé sur des peaux et des cuirs, et l'avaient appelé par dérision marchand de peaux, parce qu'en effet les parens de sa mère avaient été marchands de peaux2. Alors les gardiens du château, voyant l'extrême sévérité du duc, craignirent d'avoir à subir un pareil traitement, ouvrirent aussitôt leurs portes, et remirent le château au duc, aimant mieux le livrer ainsi qu'avoir à supporter tant de tortures au péril de leurs membres. Ayant ainsi vigoureusement terminé cette expédition, et établi des chevaliers dans le château, le duc retourna en toute hâte à Domfront. Les gens de ce lieu apprenant ce que le duc avait fait à leurs compagnons d'armes, et considérant qu'ils ne pouvaient recevoir aucun secours, se remirent eux et leur château entre les mains du duc. Partant de là après y avoir placé des gardiens, et s'avançant plus loin pour attaquer le comte Geoffroi, le duc arriva à Ambrières, et là il construisit un château qu'il approvisionna suffisamment en vivres et en chevaliers; après quoi il retourna à Rouen, métropole de la Normandie.

 

CHAPITRE XIX.

 

Comment, ayant expulsé Guillaume Guerlenc du comté de Mortain, le duc mit en sa place Robert, son frère utérin.

 

En ce temps Guillaume Guerlenc, de la descendance de Richard-le-Grand, était comte de Mortain. Un jeune chevalier de sa famille, nommé Robert Bigod, se rendant auprès de lui, lui dit un jour: «Je suis accablé par la pauvreté, mon seigneur, et dans ce pays je ne puis gagner ce dont j'ai besoin pour vivre. C'est pourquoi je vais partir pour la Pouille, afin d'y vivre plus honorablement.» —Guillaume répondant lui demanda: «Qui t'a mis ce projet en tête? — La pauvreté que j'endure,» lui répondit l'autre. — Alors le comte lui dit: «Si tu veux me croire, tu demeureras ici avec nous. Avant quatre-vingts jours tu auras en Normandie un temps ou tout ce que tu jugeras t'être nécessaire, et que tu auras vu de tes yeux, tu pourras l'enlever impunément de tes propres mains.» Le jeune homme, se rendant aux avis de son seigneur, attendit, et peu de temps après il trouva moyen d'entrer en familiarité avec le duc, par l'intermédiaire de Richard d'Avranches, son cousin. Comme donc un certain jour il causait en particulier avec le duc, il lui raconta entre autres choses les paroles ci-dessus rapportées du comte Guillaume. Le duc appela aussitôt Guillaume, et lui demanda pour quel motif il avait tenu un pareil discours. Guillaume ne put nier, et n'osa non plus entreprendre d'expliquer le sens de ses paroles. En sorte que le duc irrité lui dit: «Tu as résolu de troubler la Normandie par des séditions et des désordres, tu as formé le dessein de te révolter contre moi et de me déshériter méchamment, et c'est pourquoi tu as promis à un chevalier indigent un temps favorable à sa rapacité;mais que la paix dont nous avons besoin, et que nous tenons en don du Créateur, demeure à jamais chez nous. Quant à toi, sors au plus tôt de la Normandie et n'y rentre plus jamais, aussi long-temps que je vivrai.» Guillaume ainsi expulsé se rendit misérablement dans la Pouille avec un seul écuyer, et le duc éleva aussitôt son frère Robert, et lui donna le comté de Mortain. Ainsi il renversait rudement les orgueilleux parens de son père, et élevait au comble des honneurs les humbles parens de sa mère. Au surplus, et comme le dit un proverbe vulgaire, le fou n'est corrigé ni par les paroles, ni par les exemples, à peine l'est-il par les malheurs: il ne craint rien jusqu'à ce qu'il reçoive de rudes coups; ce qui va être prouvé plus clair que le jour par l'exemple que je vais rapporter.

 

CHAPITRE XX.

 

De la rébellion de Guillaume Busac, comte d'Eu; et comment celui-ci étant exilé reçut en don le comté de Soissons de Henri, roi des Francs.

 

Ainsi que nous l'avons déjà dit plus haut, le duc des Normands Richard, fils de Richard Ier, avait donné le coùtlé d'Eu à un sien frère utérin, nommé Guillaume. Celui-ci eut de la comtesse Lesceline trois fils, savoir Robert, Guillaume, et Hugues qui fut plus tard évêque de Lisieux. Le second, Guillaume surnommé Busac, aspirant à usurper le duché, commença à lever la tête, menaçant et se livrant à des actes d'inimitié contre le duc. Mais ce prince plein de force, ne voulant pas lui céder, rassembla une armée, assiégea le château d'Eu jusqu'à ce qu'il s'en fût rendu maître, et força le rebelle Guillaume son parent à s'exiler. Celui-ci se rendit auprès de Henri, roi des Francs, et lui raconta en pleurant ce qui lui était arrivé. Or le roi l'accueillit avec bonté, comme un chevalier noble par sa naissance et par sa beauté, et prenant pitié de ses malheurs, lui donna le comté de Soissons ainsi qu'une noble épouse. Heureux exilé, il eut de cette femme une belle famille, qui maintenant encore gouverne noblement l'honorable héritage de son père. Les fauteurs de discorde se trouvant ainsi ou rejetés ou renversés, toute la Normandie goûta le repos à l'ombre d'une douce paix.

 

CHAPITRE XXI.

 

Le duc Guillaume épouse Mathilde, fille de Baudouin de Flandre, et nièce du roi Henri.

 

Déjà le duc, ayant dépassé les années de l'adolescence, brillait de toute la force d'un jeune homme, lorsque ses grands commencèrent à s'occuper sérieusement avec lui des moyens de perpétuer sa race. Ayant appris que Baudouin, comte de Flandre, avait une fille, nommée Mathilde, issue d'une famille royale, très-belle de corps et généreuse de cœur, le duc, après avoir pris l'avis des siens, envoya des députés à son père, et la demanda en mariage. Le prince Baudouin, infiniment joyeux de cette proposition, non seulement résolut d'accorder sa fille au duc, mais la conduisit lui-même jusqu'au château d'Eu, portant avec lui d'innombrables présens. Le duc y arriva aussi, accompagné des escadrons de ses chevaliers, s'unit avec elle par les liens du mariage, et la ramena ensuite dans la ville de Rouen, au milieu des réjouissances et des plus grands honneurs. Dans la suite des temps il eut de sa femme quatre fils, savoir, Robert qui posséda quelque temps après lui le duché de Normandie, Guillaume qui régna treize ans en Angleterre, Richard qui mourut jeune, et Henri qui succéda à ses frères, tant comme roi que comme duc. Guillaume eut aussi quatre filles. Dans le livre suivant, où nous traiterons des faits et gestes du très-noble roi Henri, nous parlerons avec l'aide de Dieu, et selon la mesure de nos facultés, de tous ces enfans du duc Guillaume, tant garçons que filles.

 

CHAPITRE XXII.

 

Des monastères qui furent fondés en Normandie du temps du duc Guillaume.

 

En ce temps les habitans de Normandie jouissaient de la paix et de la plus grande tranquillité, et tous avaient en très-grand respect les serviteurs de Dieu. Tous les grands travaillaient à l'envi à élever des églises dans leurs domaines, et à enrichir de leurs biens les moines qui devaient prier Dieu pour eux. Et puisque nous venons de dire que tous les nobles de Normandie étaient à cette époque très-empressés de construire des monastères dans leurs domaines, il nous semble convenable de désigner ici par leurs noms ceux qui en ce temps fondèrent des monastères dans cette province.

Je nommerai donc le premier de tous le duc Guillaume lui-même, père de la patrie, qui continua et termina le monastère de Saint-Victor de Cerisy entrepris par son père, le duc Robert, avant son départ pour Jérusalem. Il fonda aussi le monastère de Saint-Etienne, et sa femme Mathilde celui de la Sainte-Trinité à Caen. —Guillaume, fils d'Osbern, proche parent du duc Guillaume, homme puissant et digne d'éloges tant pour la beauté de son ame que pour celle de son corps, lit construire deux monastères en l'honneur de la bienheureuse Marie*, mère de Dieu, l'un à Lire, dans lequel il fit ensevelir par la suite Adelise, fille de Roger du Ternois, son épouse; l'autre à Cormeilles, dans lequel il fut lui-même enseveli après sa mort. Roger de Beaumont, fils de Honfroi de Vaux, construisit aussi deux couvens dans son domaine de Préaux, l'un de moines et l'autre de femmes.

Roger de Mont-Gommery, père de Robert de Belesme, ne voulant point paraître inférieur en rien à aucun de ses pères, fit noblement construire deux églises en l'honneur de saint Martin, l'une dans le faubourg de la ville de Seès, l'autre dans le village de Tourny, et y assembla des troupeaux de moines, pour le service <le Dieu. Il fonda aussi une troisième église à Almenesches pour une œuvre de religieuses. Lesceline, comtesse d'Eu, aidée de ses fils, Robert comte d'Eu, et Hugues, évêque de Lisieux, fonda avec un grand zèle de cœur le couvent des moines de Saint-Pierre, sur la Dive, et un couvent de religieuses, en dehors de la ville de Lisieux. Son fils, le susdit comte d'Eu, fonda le monastère de Saint-Michel, à Tresport. Roger de Mortemer, fils du premier Guillaume de Warenne, fit construire sur son propre domaine le monastère de Saint-Victor. Richard, comte d'Evreux, bâtit dans la même ville le couvent du Saint-Sauveur pour une œuvre de religieuses. Le même vicomte construisit à ses frais, à Rouen, sur la montagne qui domine la ville, le couvent de la Sainte-Trinité, et y établit des moines pour le service de Dieu. Robert, comte de Mortain, bâtit le monastère de Grestain. Hugues, qui devint dans la suite comte de Chester, fonda l'abbaye de Saint-Sever. Eudes bâtit avec son chapelain l'église de la Sainte-Trinité d'Essay. Baudouin de Revers en construisit une autre à Montbourg. Nigel, vicomte de Coutances, bâtit le couvent du Saint-Sauveur. Guillaume Talvas, le premier qui, après avoir abattu une forêt, avait fait construire sur une montagne le château nommé Domfront, fit aussi bâtir, à partir des fondations, le monastère de Sainte-Marie de Lonlay. Raoul Taisson et Erneise son frère, bâtirent l'église de Saint-Etienne de Fontenay. Raoul du Ternois construisit le monastère de SaintPierre de Châtillon.

Quelques couvens plus anciens dans la même province, et qui avaient été détruits par les Normands, lorsqu'ils étaient encore païens, furent relevés par le zèle pieux de bons seigneurs. Peu après sa conversion, Rollon, premier duc de Normandie, donna de nombreuses propriétés aux églises de Sainte-Marie de Rouen, de Sainte-Marie de Bayeux, de Sainte-Marie d'Evreux, et aux couvens de Saint-Pierre, de Saint-Ouen, de Jumiège et de Saint-Michel en la mer. Guillaume son fils reconstruisit entièrement le couvent de Jumiège. Richard son fils et son successeur rebâtit aussi les couvens de Fécamp, du Mont-Saint-Michel et de Saint-Ouen de Rouen. Richard II agrandit merveilleusement le monastère de Saint-Wandregisille et d'autres monastères que ses prédécesseurs avaient déjà réparés. Judith son épouse fonda l'église de Sainte-Marie de Bernai. Richard III, prévenu par une mort intempestive, ne fonda ni ne restaura aucun monastère; mais Robert son frère entreprit, avant de partir pour Jérusalem, de construire le monastère de Saint-Victor de Cerisy. En ce même temps le vénérable abbé Herluin commença à bâtir le monastère du Bec, en l'honneur de Sainte-Marie. Nous en avons déjà fait mention dans le livre précédent; si quelqu'un desire connaître plus complétement l'histoire de la conversion et de la vie d'Herluin, qu'il lise le livre qui a été écrit en un langage élégant, sur ce vénérable père, par un religieux nommé Gilbert Crispin, qui est devenu plus tard abbé de Westminster, illustre tant par la noblesse de sa naissance que par sa science dans les affaires du siècle et les choses divines, et le lecteur curieux trouvera dans ce livre tout ce qu'il pourra desirer sur ce sujet. Le monastère de Saint-Taurin, celui de Saint-Lieufroi, celui de Villar et celui de Saint-Aman, tous quatre enfermés dans la ville de Rouen, doivent être comptés parmi les plus anciens: par où il est à présumer que ces couvens ont d'abord été détruits et ensuite reconstruits.

 

CHAPITRE XXIII.

 

De la reconstruction du couvent de Saint-Evroul, à Ouche, par Guillaume Giroie, et Robert et Hugues de Grandménil, ses neveux.

 

En ce temps Robert de Grandménil, reconnaissant que la félicité de ce monde ne dure qu'un moment, résolut, de concert avec son frère Hugues, de fonder une abbaye de moines. Ce Robert avait étudié dans son enfance la science des lettres, mais par la suite il avait interrompu ses études, et avait été pendant cinq ans écuyer du duc; puis il avait reçu de celui-ci la ceinture et l'épée de chevalier, avec d'immenses présens. Mais peu de temps après, comme je l'ai dit, poussé par l'esprit de Dieu, il dédaigna toutes choses, et résolut fermement de construire un couvent et de se faire moine. Guillaume, fils de Giroie, ayant appris ses intentions, s'en réjouit beaucoup, et allant trouver Robert et Hugues, il leur parla en ces termes: «J'apprends, ô mes très-chéris neveux, que vous êtes remplis de ferveur pour le service de Dieu, et que vous desirez même construire un couvent de moines. C'est pourquoi je m'en réjouis grandement, et je vous promets même très-volontiers de vous assister dans cette œuvre. Dites-moi cependant quel lieu vous avez choisi pour cet établissement, et ce que vous y donnerez à ceux qui combattront pour le Christ?» — Eux lui répondirent alors: «Nous desirons, avec l'aide de Dieu, lui élever un château à Noisy, et nous lui donnerons nos églises et nos dîmes, et tout ce que nous pourrons lui donner, selon la mesure de notre pauvreté.» — Mais Guillaume leur dit: «Saint Benoît, maître des moines, ordonne de construire un monastère, de telle sorte qu'il y ait dans son enceinte toutes les choses nécessaires, savoir de l'eau, un moulin, un pétrin, un jardin et toutes les autres ressources, afin que les moines ne soient pas obligés d'errer au dehors, ce qui est tout-à-fait contraire au salut de leurs ames. Sans doute il y a à Noisy des champs assez fertiles, mais le bois et l'eau, dont les moines ont grand besoin, en sont fort éloignés.» — Et comme ils lui demandèrent alors de leur dire tout ce qu'il pensait à ce sujet, Guillaume continua: «Du temps de Clotaire, roi des Francs et fils de Clovis, qui le premier des rois de la Gaule fut baptisé par le bienheureux Remi, archevêque de Rheims, saint Evroul, né à Bayeux, brillait parmi les grands du roi de l'éclat de la noblesse et des richesses; mais dédaignant la pompe du siècle, par amour pour Dieu, il se fit moine, et quelque temps après il partit pour le désert avec trois autres moines, pensant qu'il pourrait en cette retraite se cacher à la vue des hommes, et combattre plus vigoureusement contre le diable avec le secours de Dieu. Tandis que, les genoux pliés, il suppliait Dieu très-dévotement de lui indiquer un lieu où il pût établir sa résidence, un ange, envoyé de Dieu, lui apparut et le conduisit à Ouche. Or, sous les règnes de Chilpéric et de Sigebert, fils de Clotaire, le susdit serviteur de Dieu fonda en ce lieu un couvent, effraya par d'utiles menaces et par ses bonnes exhortations les brigands qui habitaient dans la forêt; et ceux-ci ayant abandonné leur vie de brigandage, il en fit des moines ou des agriculteurs. Là il supporta patiemment, pour l'amour de Dieu, une grande pauvreté, et y rassembla un grand nombre de moines fidèles. Il ressuscita deux morts au nom du Seigneur, et fit encore beaucoup d'autres miracles, qu'il serait trop long de vous raconter. Enfin, l'an 596 de l'Incarnation du Seigneur, et dans la quatre-vingtième année de son âge, tandis que Grégoire, savant docteur et apôtre des Anglais, occupait le siége apostolique, le bienheureux Evroul sortit de ce monde, le 29 décembre, et alla recevoir du Seigneur, dans les de meures célestes, la récompense de ses travaux. Ensuite, et environ trois cents ans après, du temps de Charles-le-Simple, fils de Louis surnommé le Fainéant, notre Créateur voulut enfin punir les crimes nombreux du peuple qui habitait en nos pays. Par la permission du Seigneur, Hastings, fils de perdition, vint en Neustrie, et livra aux flammes Rouen, Beauvais et plusieurs autres villes. Il détruisit aussi beaucoup de monastères fondés par de saints pères, tels que ceux de Philibert à Jumiège, de Vandrille à Fontenelle, d'Evroul à Ouche, de Saint-Martin-de-Tours, que l'on appelle Marmoutiers, et beaucoup d'autres couvens de moines, de clercs et de religieuses. Quelques uns d'entre eux ont été rétablis dans la suite par de bons princes, mais d'autres demeurent encore en ruine et inhabités. Peut-être ce trop long discours vous a-t-il ennuyés; mais si vous l'écoutez avec indulgence, je pense, mes chers neveux, qu'il pourra vous être avantageux. Maintenant je vais exposer en peu de mots à votre impatience ce qui m'est venu en pensée. Rétablissons à Ouche, avec l'aide de Dieu, le monastère de Saint-Evroul, et réunissons-y de fidèles moines qui combattront le diable. Donnons-leur toutes nos églises et nos dîmes; et quant à nous, nos frères, nos fils et nos petits-fils, servons-les jusqu'à la mort; car nous ne devons point les commander, mais plutôt les servir, afin que nous méritions d'être assistés de leurs prières et béatifiés un jour dans les douceurs du paradis.»

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